Les perspectives à court et moyen terme se redessinent, exigeant des candidats comme des entreprises un réajustement de leurs stratégies.
Après une phase d’euphorie post-pandémie, le financement des startups françaises a connu un coup d’arrêt en 2023 : les levées de fonds sur le marché français ont chuté de 38 % par rapport à 2022 (source : EY, bilan annuel 2023 du capital risque). Le nombre d’opérations de plus de 100 millions d’euros a été divisé par plus de deux. Le marché mondial de la tech, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, a connu le même type de repli, mais la France affiche une contraction plus modérée.
Cette baisse des financements a mécaniquement infléchi la création nette d’emplois. Selon France Digitale, les startups membres du réseau ont créé 15 000 emplois nets en 2022, mais moins de 5 000 sur l’année suivante. A l’opposé de 2021, dominée par le « scale-up hiring », le rythme de croissance se rapproche d’un secteur technologique traditionnel.
Cependant, le ralentissement ne se traduit pas par une explosion de licenciements massifs, à la différence de la Silicon Valley : Numeum (syndicat professionnel du secteur numérique) note que les grandes vagues de plans sociaux restent exceptionnelles en France (exemple chez Malt ou Deezer), même si les gels d’embauche et les non-remplacements deviennent plus fréquents.
Le numérique créait encore 45 000 emplois en 2022, dont près d’un tiers portés par les startups (source : Numeum, France Travail). Mais entre janvier 2023 et mars 2024, les intentions de recrutement dans la tech ont reculé de 15 % (source : baromètre Adecco Analytics). Ce recul s’observe principalement dans :
Le développement logiciel et l’ingénierie data restent recherchés mais voient le nombre d’offres baisser nettement en 2023. Les métiers émergents (intelligence artificielle, cybersécurité, cloud) conservent cependant leur dynamique, même si les niveaux d’expérience requis augmentent. Les cabinets de recrutement spécialisés évoquent un « pivot » vers des besoins très ciblés, liés aux enjeux de rentabilité ou de transformation digitale accélérée (source : Hays, Michael Page).
Contrairement à une idée reçue, la grande majorité de l’emploi numérique en France dépend moins des grandes startups (licornes) que des PME/ETI du secteur et des services numériques (ESN, ex-SSII). Ces entreprises ont freiné les embauches, mais n’ont que marginalement réduit leurs effectifs.
Selon l’INSEE, le secteur numérique (hors startups) conserve un taux de création d’emplois net positif, même si la croissance passe sous les 2 % après des années à plus de 6 %. Les programmes publics de transformation digitale dans l’industrie, l’énergie, la santé ou le secteur public continuent de soutenir la demande de compétences IT, au-delà du seul vivier startup.
Le ralentissement affecte principalement les métiers « généralistes » du numérique. Les postes d’Account Managers, Chef de projet digital, Community Manager ou Data Analyst junior enregistrent une nette augmentation de candidatures par offre (-30 à -50 % d’offres vs 2021, source : Pôle Emploi, HelloWork). A l’inverse, plusieurs métiers restent structurellement en tension :
Des tensions particulièrement fortes subsistent dans les régions hors Ile-de-France, ce que confirme l’Observatoire des Métiers du Numérique. Les employeurs exigent désormais plus d’expérience, de certifications et de compétences transversales, ce qui exclut nombre de profils juniors ou issus de reconversion récente.
Du côté des salaires, là aussi, l’accalmie est nette. Les hausses de rémunération à deux chiffres pour les métiers tech (développeurs, product owners, experts data) appartiennent pour l’essentiel au passé immédiat (source : Baromètre Urban Linker 2024). Sur les recrutements 2023-2024, la progression reste contenue à +2/+4 % en moyenne. Certaines startups procèdent à des renegociations à la baisse ou proposent plus volontiers du télétravail partiel pour compenser l’absence de hausse significative.
Le ralentissement a un effet direct sur la manière de recruter : il allonge la durée de sélection, multiplie les entretiens et fait remonter les exigences (expérience antérieure, polyvalence, soft skills). La part des process impliquant des « assessments » (tests techniques, études de cas, mises en situation) a augmenté de plus de 30 % en un an, selon Talentsoft et ChooseMyCompany.
Cette situation favorise les entreprises les plus attractives ou capables de proposer des projets stimulants (intégration RSE, innovation, formation interne). Les startups, quant à elles, communiquent davantage sur l’apprentissage, la montée en compétences ou des évolutions de poste rapides pour capter les meilleurs candidats dans un contexte de moindre capacité salariale.
Alors qu’en 2021-2022, l’attractivité résidait dans la promesse de croissance rapide (« hypergrowth », equity…), la stabilité et la sécurité de l’emploi deviennent des critères plus présents dans le choix des candidats et dans les arguments des recruteurs.
Dans ce contexte, les personnes en recherche d’emploi ou de mobilité professionnelle dans la tech profitent d’une meilleure visibilité sur les besoins : l’acquisition de compétences pointues (diplômes, certifications, portefeuilles de projets, contributions open source) devient déterminante. Le télétravail, l’intérim et le portage salarial constituent désormais des options que les candidats saisissent plus volontiers pour garantir leur insertion dans un marché qui s’est tendu.
S’il est indéniable que la vague d’« hypergrowth » a reflué, la concurrence sur les profils qualifiés demeure vive. Les employeurs qui adaptent leurs critères de sélection et offrent un environnement d’apprentissage continu ou des parcours de carrière moins linéaires gardent un avantage sur des profils pénuriques. D’autres, contraints par le contexte budgétaire, misent sur l’automatisation (ATS, assessment tools) pour filtrer les candidatures et gagner en efficience.
L’état du marché démontre une évolution plutôt qu’un recul uniforme : l’ère des embauches massives et du « scaling » rapide laisse place à une croissance plus sélective, axée sur la valeur ajoutée technologique et la maîtrise des coûts. L’écosystème startup, moteur durant une décennie, rentre dans un mode de croissance plus mature, ce qui pousse l’ensemble du secteur numérique à accélérer sa professionnalisation.
Les compétences d’avenir, que sont l’IA, la cybersécurité ou l’automatisation, restent porteuses de recrutements. Mais la capacité d’adaptation, l’actualisation des connaissances et la consolidation des parcours deviennent des impératifs aussi bien pour les professionnels que pour les employeurs.
La période actuelle invite donc chaque acteur à ajuster stratégies et attentes : le numérique, au-delà de la sphère startup, conserve un potentiel d’employabilité solide à condition de s’aligner sur les tendances, d’anticiper la mutation des métiers et de replacer l’humain — compétence et adaptabilité — au cœur du projet professionnel.
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